22 février 2011

Black Swan, déception...

Black_Swan2Black Swan

de

Darren Aranofsky 

(2010) 

Scénario: Andres Heinz, Mark Heyman et John McLaughling

Avec: Natalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis, Barbara Hershey, Winona Ryder...

Photographie: Matthew Lebatique

Montage: Andrew Weisblum 

Musique: Clint Mansell

 

  Lorsque le chorégraphe Thomas Leroy (Vincent Cassel) annonce la création de son nouveau ballet, une relecture moderne du Lac des Cygnes toutes les danseuses s'affolent, rêvant toutes de décrocher le rôle, à commencer par Nina (Natalie Portman), qui ne vit que par son art. Lorsque Beth Macintyre (Winona Ryder) est évincée à cause de son âge trop avancée, et que Leroy lui confie le rôle, elle bascule progressivement dans un univers interlope fruit de sa psyché rendue d'autant plus fragile par l'apparition d'une rivale potentielle, Lily (Mila Kunis)...

 

  Après la claque que fut le très beau The Wrestler, Black Swan entérine de son succès tant critique que public, le statut désormais quasi intouchable de Darren Aronofsky. A nouveau, il ne signe pas le scénario, et comme, au choix un artisan très doué ou un auteur voulant prouvé qu'il peut tout faire, il change d'univers ainsi que de style. Après la chronique réaliste à l'ampleur mythologique discrète, le voici qu'il s'essaie au drame parfumé d'épouvante moderne sous haute influence polanskienne. Comprendre qu'ici le fantastique se résume à une imagerie permettant de donner vie aux égarements mentaux de l'héroïne. On pense beaucoup durant la projection au Locataire et à Répulsion, deux réussites majeures du grand Roman, quasiment le créateur de ce type de récit où la subjectivité tordue du personnage contamine son le monde qui l'entoure. Le trouble qui habitaient ces deux chefs d'oeuvre, en particulier le second éclatant achèvement artistique de l'opus séminal, est hélas absent de Black Swan.

  Présentant d'emblée Nina comme une personne instable, sans cesse à deux doigts du gouffre, croisant furtivement, dès la première, bobine son double, il évacue toute l'ambiguité qu'aurait pu faire naître son film en sous-entendant que la jeune femme vit bien une métamorphose aussi irrationnelle que monstrueuse. A chaque moment d'angoisse, de poussée horrifique, le réalisateur s'arrange bien pour nous faire comprendre que l'on se situe bien dans le point de vue chamboulé de la ballerine. D'autant qu'en parallèle, les scénaristes relayés par la mise en scène convoquent un lexique freudien au mieux éculé, avec cette mère castratrice (campée par la "never was" Barbara Hershey créant un lien  entre elle-même et son personnage de danseuse à la carrière avortée) caricaturale, au pire lourdingue en témoignent ses trop répétitifs plans de reflets, qui non seulement surlignent la dissociation interne du protagoniste, ramenant bêtement dans un même temps la schizophrénie à un dédoublement de personnalité. Les nombreuses sautes d'axe censées mettre au coeur du récit les hiatus intérieurs de la jeune femme faitguent autant que ces trucs de scénario, lequel handicape considérablement le projet dès l'origine. Il serait fastidieux de relever les incohérences jalonnant le récit, tout comme les raccourcis parasitant sa réception. Efficace quoique trop taillé à la serpe symbolique, incarnée avec une force vive qui fait défaut à Portman par Mila Kunis, le personnage de l'autre, n'est par exemple absolument pas crédible en danseuse. Elle mange comme quatre, débarque en fumant... De même, faute d'un arc dramatique suffisant on ne ressent jamais la rivalité entre les deux femmes, et il faut noter dans un ordre d'idée similaire que la dramaturgie (ou l'absence de dramaturgie du film) évacue tout conflit. A aucun moment on ne sent l'acharnement de Nina à obtenir le rôle (d'ailleurs le moyen par lequel elle l'obtient frôle le deus ex machina grossier), pas plus que le perfectionnisme destructeur dans lequel elle devrait s'engouffrer. A nouveau le script bancal peut être incriminé puisqu'il ne renferme aucune séquence de danse mettant en exergue cette quête d'absolu (excepté la dernière dont la fonction narrative diffère exprimant davantage le point de non retour qu'elle a atteint) et une mise en scène qui exclut la durée des scènes d'entraînement. Ce qui fragilise davantage le long métrage dont le coeur se trouverait dans ce cheminement vers la perfection par le chemin de la folie que voudrait illustrer le réalisateur. Parmi les autres balourdises parasitant le visionnage ajoutons ce moment embarrassant où la danseuse désireuse de rompre avec l'enfance se sépare des peluches ornant sa chambre à la décoration douteuse digne d'une gamine de douze ans. On se dit alors que si l'écriture manquait de finesse, la déco n'était pas obligée de suivre... 

  La politique des auteurs toujours en vigueur en France, du moins dans le coeur de certains critiques éperdus d'idées vieillottes, pousserait à dire qu'avec un script moyen, ou par exemple ici incohérent, grossièrement structuré autour d'une psychanalyse indigeste, un réalisateur peut accoucher d'une oeuvre forte. Pas forcément vrai, et le travail des producteurs  (Gerald Fruchtman et Scott Franklin), contradictoire avec cette conception romantique du cinéaste-roi, consiste à déceler tout ce qui cloche, pour ensuite demander des réécritures, trouvant de la sorte une place non négligeable dans le processus créatif.  D'autres diront quant à eux que Black Swan se veut un objet tripal dont la mise en scène transcende ses approximations scénaristiques. Difficile de donner raison à cette hypothèse à la vision du film. Comme on le notait dans l'introduction de cet article, Aronofsky tout en empruntant une imagerie fantastique (la métamorphose, le double,  dans une moindre mesure, la maison hantée) teinté de gore, n'entretient jamais le doute quant au sort de son héroïne. Certes plus classique, la possession par le rôle de l'actrice, aurait donné une progression dramatique mieux dessinée et de véritables vertiges. La relation amoureuse entre les deux femmes, signalée unilatéralement, dialogue à l'appui comme un fantasme, pouvait participer de ce trouble, où la compétition et le désir se confondent sur le modèle d'une confusion du réel parasité par une soudaine monstruosité. Non, le cinéaste prend plaisir se mettre au diapason de la grossièreté du scénario, alignant les jump scare soulignés à la musique, tandis qu'un fondu au noir prend soin de bien différencier la folie de la réalité après une crise de rage de la jeune femme. Se faisant l'écho d'une progression dramatique anémique, la réalisation de Darren Aronofsky la rend de plus amplement prévisible jusqu'à tuer dans l'oeuf des éléments potentiellement perturbants. Ainsi de ce reflet qui s'anime seul, autre métaphore lourde d'un conflit interne extériorisé, que l'on sent venir à des kilomètres. Et si finalement la grosse erreur de Aronofsky avait été de ne pas choisir? De ne pas épouser pleinement jusque dans ses plans, le regard biaisée de l'héroïne? Le résultat radical, aurait pu sans doute confiné à ce cauchemar schizophrénique vendu par la quasi unanimité de la presse, qui à l'écran est contre-balancée par un aller retour entre objectivité et subjectivité dépourvu de force dramatique.  Que restera-t-il une fois le buzz retombé, l'année cinématographique avancée de ce bien décevant Black Swan dont on souhaite qu'il ne constitue pas le dernier tour de chant d'un immense cinéaste?

 

Posté par Yann D à 18:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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